Couchsurfing en Iran

L’Iran : ce pays qui a tendance à générer plus de méfiance que de curiosité en Occident, les médias ne l’évoquant rarement si ce n’est pour commenter les avancées du deal nucléaire. Je suis impatient de me plonger dans la culture du pays pour aller au-delà de ces stéréotypes. Dans l’espoir d’avoir un maximum d’interaction avec la population locale et de mieux cerner les contrastes entre politique sociale répressive et aspirations de la jeunesse, je ne me déplace qu’en autostop et j’espère utiliser exclusivement le Couchsurfing pour me loger.

Petit hic : en République Islamique d’Iran, il est en théorie interdit d’héberger des étrangers chez soi et le site couchsurfing.com est bloqué. Malgré l’interdiction et donc en dépit des potentiels risques encourus, le Couchsurfing rencontre un franc succès dans le pays qui compte près de 170.000 membres. Comme pour les autres sites bloqués (Facebook, Twitter ou encore Youtube) il suffit d’installer un VPN (Virtual Private Network) sur son ordinateur ou son téléphone pour pouvoir les utiliser.

Quiconque s’est récemment essayé au Couchsurfing en Europe sait combien il peut être difficile, du moins pour un homme, de trouver un hôte. Il faut généralement s’armer de patience et envoyer des dizaines de demandes si l’on espère recevoir ne serait-ce qu’une réponse positive. Car il faut le dire, de plus en plus de membres semblent utiliser la plateforme à des fins similaires à celles de Tinder.

Quelques jours avant d’arriver à Tabriz dans le nord-ouest du pays, j’envoie trois ou quatre requêtes privées et crée un public trip, une demande ouverte où tout le monde peut proposer de vous héberger, de vous faire découvrir la ville ou d’aller boire un thé. Le contraste avec la galère en Europe est saisissant. En 24 heures, une douzaine de canapés s’offrent déjà à moi; j’ai l’embarras du choix.

Depuis la frontière avec l’Arménie, je rejoins Tabriz sans problème avec trois véhicules. Farhad et son colocataire Naser (tous les noms cités dans l’article ont été modifiés) m’accueillent dans leur petite maison de la périphérie est de la ville. Mes nouveaux amis ne possèdent pas grand-chose mais me réservent un accueil chaleureux.

Farhad me raconte qu’il a entendu parler du Couchsurfing par le bouche-à-oreille. Un de ses amis s’est récemment investi dans la communauté et lui a recommandé d’essayer. Je suis donc le premier surfer de Farhad ! Pour lui, un bon moyen de pratiquer l’anglais et, faute de pouvoir voyager lui-même, l’opportunité d’entrer en contact avec le monde extérieur. Comme tous les jeunes hommes iraniens, il lui est interdit de quitter le territoire tant qu’il n’aura pas effectué son service militaire obligatoire de deux ans. Agé de 23 ans, il commencera le sien le mois prochain. Il rêve de poursuivre ses études en Suède après son service et lui aussi un jour prendre son sac à dos et partir découvrir le monde. Chose banale pour nombre d’Européens et autres Occidentaux, mais tout le monde n’est pas aussi chanceux à cette grande loterie qu’est la naissance. Même lorsque Farhad obtiendra enfin son précieux passeport, voyager ne sera pas une mince affaire. Les visas sont difficiles à obtenir et le taux de change du Rial ne joue pas en sa faveur.

Deux jours avec Farhad et Naser suffisent pour saisir l’importance du rire, son rôle d’exutoire. « Il y a tant de restrictions ici tu sais, le seul moyen de ne pas devenir fou c’est d’en rire ». Alors on rit. De tout, tout le temps. Et c’est contagieux.

Comme si Farhad ne s’était pas montré déjà assez hospitalier, il me propose d’aller rendre visite à sa famille qui habite à Marageh au sud de Tabriz. Après la collocation étudiante, l’occasion d’assister à la vie de famille ne se refuse pas. Je me fais accueillir à bras ouverts. Nous n’avons pas de langue en commun mais le franc sourire de sa mère ne nécessite guère d’interprète. Ses deux sœurs se font une joie de pratiquer un peu leur anglais avec moi et me font part de leurs projets d’étudier à l’étranger.

Avant de venir en Iran, j’avais eu plusieurs échos de l’hospitalité des Iraniens. C’est toujours autre chose d’en faire soi-même l’expérience. En seulement quatre jours je me suis vraiment attaché à ma première famille d’accueil ; je m’apprête à quitter Marageh avec un léger pincement au cœur. Le dernier soir, je m’adonne à une séance de calligraphie sous les regards amusés de mes hôtes pour écrire sur un morceau de carton « Qazvin » en farsi, ma prochaine étape. Cinq paires d’yeux sont rivées sur moi, la pression est à son comble, et pourtant il semblerait que je ne m’en sorte pas si mal !

L’autostop en Iran se révèle d’une simplicité déconcertante. Je dispose maintenant d’une lettre rédigée en farsi par la mère de Farhad expliquant mon voyage et le concept de l’autostop. Je peux donc faire comprendre sans problème ma démarche aux conducteurs. Armé de mon signe et ma bonne humeur, j’arrête rapidement une voiture.

Je rejoins mes nouveaux hôtes dans le centre-ville de Qazvin. Farid et Mohammad ont la petite vingtaine et arrivent tous deux à la fin de leurs études d’informatique. C’est la première fois qu’ils accueillent un étranger via Couchsurfing. D’emblée les questions fusent : « Que penses-tu du hijab ? Que disent les gens sur l’Iran en France ? Est-ce qu’ils pensent qu’on est des terroristes ? » Les Iraniens sont soucieux de leur image à l’étranger et semblent décupler leur hospitalité pour faire contrepoids avec le discours médiatique occidental qui manque souvent de nuance à l’égard de leur pays.

Farid et Mohammad illustrent les différents chemins que les jeunes peuvent emprunter face aux dilemmes présentés par la société iranienne. Farid a quasiment fini ses études et s’apprête donc naturellement à commencer son service militaire, à l’issu duquel il projette de se marier avec sa petite amie. Le mariage revêt ici une importance cruciale et symbolise le vrai passage à l’âge adulte, à l’indépendance du foyer parental. Nombre de jeunes Iraniens ne quittent en effet le domicile familial que lorsqu’ils se sont eux-mêmes mariés.

Aux antipodes de cette voie traditionnelle se trouvent les projets de Mohammad. Il parle couramment l’anglais et suit depuis peu des cours d’allemand. Il espère poursuivre ses études en Europe et si l’occasion se présente, échapper au service militaire. « Je n’en ai pas parlé à mes parents car ils seraient furieux, mais si j’obtiens une place pour mon Master en Allemagne et que j’arrive à trouver du travail par la suite là-bas, il est fort probable que je ne revienne pas en Iran. »

Je reprends la route vers Téhéran dès le lendemain matin. Une fois encore je trouve une voiture après seulement quelques minutes, ma lettre en farsi fait des merveilles ! «Tehran terrafik kheli bade » : « La circulation à Téhéran est très mauvaise » commente mon chauffeur alors que nous nous engouffrons dans d’infâmes embouteillages aux abords de la capitale.

La ville ne comptait que 200.000 habitants en 1925 à l’aube du règne des Pahlavi. L’agglomération en compte aujourd’hui plus de 12 millions. Face à ce boom démographique spectaculaire, les projets d’urbanisme réfléchis ont vite été abandonnés et Téhéran s’est vue grossir de manière sauvage. Comme nombre de capitales de cette envergure, Téhéran est une ville de contrastes. On peut facilement s’en rendre compte en explorant les quartiers aux deux extrémités de la ligne de métro 1 qui traverse la ville du nord au sud. Les quartiers les plus pauvres et généralement plus traditionnels et religieux se trouvent au sud tandis que le nord de la ville, autour du bazar de Tajrish, abrite les populations plus aisées. Et c’est là que j’ai trouvé un hôte pour quelques jours.

Médecin récemment diplômé, polyglotte et très instruit, Reza illustre l’échelon supérieur de la société iranienne. Fils de chirurgiens renommés, il a réalisé ses études de médecine à l’étranger et s’apprête maintenant à se rendre au Danemark pour sa spécialisation. Lorsque je l’interroge sur son service militaire, il rit et me dit qu’il existe « des moyens d’y échapper ». Il m’expliquera par la suite qu’il s’est fait exempter pour la coquette somme de 10.000€. Avec un salaire médian avoisinant les 300€ par mois en Iran, on comprend bien qu’il s’agit d’un luxe qui n’est pas à la portée de tous.

En route vers Kashan ou mon prochain hôte m’attend, nous nous faisons arrêter pendant le trajet par des Sepah, groupe paramilitaire créé à la suite de la révolution de 1979. Ils fouillent mon sac et prennent mes papiers pendant que je dois attendre dans la voiture. Je n’en mène pas large en observant dans le rétroviseur ces brutes armées jusqu’aux dents inspecter mon précieux passeport. Ils semblent presque déçus de ne pas trouver d’armes dans mon sac ou encore de tampon israélien dans mon passeport. Plus de peur que de mal, ils nous laissent repartir.

Arrivé à mi-chemin près de Saveh, il fait quasiment nuit quand je me mets à la recherche d’un autre véhicule. J’aborde le chauffeur d’un camion arrêté sur le bord de la route qui semble ravi de pouvoir m’aider. Il me dit qu’il va à Ispahan, pas tout à fait la bonne direction donc, mais après une quinzaine de minutes il me fait comprendre qu’il va faire un détour pour me déposer à Kashan.

Nami m’héberge pour deux nuits dans son appartement près du bazar. Nami me raconte qu’il y a encore un an il ne parlait pas un mot d’anglais et que son monde se limitait à sa famille, ses amis et l’usine de tapis. Encouragé par Ali, son voisin de palier et ami de longue date, lui-même fervent adepte du Couchsurfing, il s’est inscrit l’année dernière sur le site et a commencé à étudier l’anglais dans son temps libre. « J’ai vite réalisé quelle incroyable porte ouverte sur le monde le Couchsurfing représente. » Depuis Nami a hébergé une vingtaine de voyageurs d’une dizaine de pays différents et se débrouille honorablement en anglais. Il a aussi utilisé la plateforme en tant que surfer lors d’un récent voyage au Kenya. Nami se prépare désormais à quitter son emploi et aller explorer l’Asie, les visas sont plus simples à obtenir que pour l’Europe.

En route pour Ispahan, mon aimable chauffeur est un Iranien branché, la petite quarantaine, qui ne parle quasiment pas anglais. Le bon côté des choses, c’est que cela me pousse à m’améliorer en farsi rapidement. Quand on n’a pas le choix et que la communication est en jeu, l’apprentissage s’en voit décuplé. Par ailleurs, il est surprenant de constater l’étendue des discussions qu’on peut avoir juste avec mes trente mots de farsi, les gestes, expressions faciales et langage corporel réunis. Après m’avoir décrit sa famille, mon conducteur me fait comprendre qu’il admire Macron et que lui aussi adore les « milfs » ; en Iran le président français est plus connu pour sa vie sentimentale que sa politique extérieure. On en vient ensuite à la politique iranienne : « Khamenei [Guide suprême, personnage politique et religieux le plus important du pays] kheli bade » (très mauvais) « Iran no alcohol, no dancing, no nothing… » soupire-t-il en fronçant les sourcils et levant les bras au ciel. J’acquiesce et l’invite gentiment à remettre les mains sur le volant, ça ne vaudrait pas le coup de finir dans le fossé. Il me montre sur son téléphone des vidéos de soirées illégales qu’il a organisées dans sa villa de Karaj où l’on aperçoit des bouteilles d’alcool et des jeunes femmes non voilées, le tout sur fond de techno orientale. Je lui demande s’il ne s’expose pas à des risques auprès de la Bassidj, la police religieuse. Arborant un léger sourire, il frotte son pouce contre son index et son majeur, symbole universel du cash. Le message est clair, les autorités locales ne sont pas trop difficiles à convaincre quand on avance les bons arguments, tant pis pour la morale religieuse.

En Iran, il n’y a ni bars ni boîtes de nuits. Mais les jeunes Iraniens, comme les jeunes du monde entier, aiment faire la fête. Azad, mon hôte d’Ispahan, m’emmène un soir sous un pont de la ville où de jeunes gens se retrouvent pour chanter, danser, et s’amuser ensemble. Ces rassemblements ont lieu dans la clandestinité. Les autorités sont cependant moins strictes qu’elles l’étaient il y a une ou deux décennies. A l’époque les fêtards risquaient de lourdes amendes voire des peines de prison. Désormais la police disperse simplement la foule.

Kiana m’accueille dans sa famille à Shiraz pour quelques jours. Elle n’est pas très active sur Couchsurfing mais héberge de temps à autre des voyageurs pour casser la routine. Elle aimerait s’améliorer en anglais et rêve d’émigrer à l’étranger un jour, peut-être en Angleterre. Ses parents ne parlent pas anglais mais sont d’une amabilité à toute épreuve. Entre temps je me suis bien amélioré en farsi et nous pouvons communiquer un minimum.

Nous rejoignons des amis de Kiana pour une petite fête. L’occasion de découvrir une autre face cachée de ce pays plein de surprises. Un de ses amis a hérité d’une grande maison dans la vieille ville de Shiraz. La demeure est en mauvais état et nécessite beaucoup de travaux, mais il projette de la transformer en auberge de jeunesse et centre culturel alternatif d’ici quelques années. En attendant, ils l’utilisent pour faire la fête en cachette. Portes verrouillées, sono installée, les hijabs tombent, révélant de soyeuses chevelures qui ne demandent qu’à être regardées. Jeunes hommes et jeunes femmes dansent ensemble, loin des regards moralisateurs des religieux conservateurs. L’ambiance est à la fête, tout le monde semble épris d’un besoin profond de se défouler. Une des convives sort fièrement une bouteille de vin fait-maison de la poche intérieure de sa veste. Un petit plaisir occasionnel qui pourrait lui valoir un séjour en prison. On savoure alors davantage chaque gorgée et on fait passer la bouteille à son voisin. Après quelques heures la musique s’arrête, la réalité rattrape les âmes insouciantes, les hijabs reprennent du service et tout le monde file dans la nuit comme si de rien n’était.

J’atteins Bandar-Abbas sur la côte du Golfe Persique avec une dernière voiture. Nilophar et sa cousine m’hébergent pour la nuit. Sur la quinzaine d’hôtes qui m’ont accueilli pendant un mois, presque tous étaient des hommes. Je suis curieux de discuter avec une femme active sur Couchsurfing pour entendre sa vision des choses. Nilophar m’explique dans un anglais parfait qu’elle songe à quitter l’Iran pour commencer une nouvelle vie en Europe. Athée mais souvent forcée de prétendre être musulmane, elle rêve d’une terre séculière où elle pourra être elle-même.

Il me reste quelques jours pour explorer les îles du Golfe Persique. Omid et Tamid, mes hôtes sur Qeshm m’emmènent faire un feu de camp dans des dunes de sables près de la ville. Ces derniers ont grand soif et apportent une bouteille de whisky achetée au marché noir. On peut tout trouver en Iran, suffit de savoir où chercher.

Quels enseignements tirer des 3000 kilomètres de stop parcourus depuis la frontière arménienne et du temps passé avec mes treize hôtes? Le pays est sûr, l’hostilité anti-occidentale absente. Au contraire, les Iraniens font preuve d’une hospitalité sans faille, sans doute la plus prononcée dont j’ai pu faire l’expérience durant mes voyages. L’Iran, ce pays aux nombreux visages, s’est révélé fascinant à maints égards et bien plus complexe que nos préjugés d’Occidentaux pourraient parfois laisser croire. S’il est vrai que le Couchsurfing donne accès à un échantillon de la population qui n’est pas nécessairement représentatif de son ensemble, les membres étant pour la plupart jeunes, anglophones, éduqués et libéraux, il a néanmoins le mérite de souligner la pluralité d’une société en pleine mutation.

 

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