#15 Dernière ligne droite: traversée de la Russie et de l’Europe

Le stress monte alors que le train approche de la frontière. Je constate que mon visa russe n’est valable qu’à partir du 19 juin, or nous allons entrer dans le pays dans la nuit du 18 au 19. Les gardes-frontières russes n’étant pas réputés pour leur souplesse, je crains être forcé à descendre du train si nous arrivons avant minuit… 22h13, nous voilà à la frontière mongole. J’ai rarement ressenti le temps passer aussi lentement. Fort heureusement, le contrôle des passeports s’éternise grâce à un groupe scolaire d’Oulan-Bator à qui il semble manquer certains formulaires de sortie de territoire. 23h27, le train redémarre. Il est 23h50 lorsque nous arrivons côté russe. Je transpire à grosses gouttes. Une quinzaine de minutes s’écoule avant que la porte de notre cabine ne s’ouvre au son d’un sévère « Zdrastvouïtié, politseyskiy kontrol ». Il est minuit passé et tout le monde reçoit le tampon du 19 Juin, ouf !

Lorsque je me réveille le lendemain matin, nous sommes en train de longer le magnifique lac Baïkal. Première étape dans le pays : Irkoutsk, une des plus grandes villes de Sibérie orientale. D’emblée, le dépaysement s’opère. J’ai l’impression de faire un bond vers l’Europe. S’il existe une importante minorité ethnique aux traits asiatiques dans la région (les Bouriates, d’origine mongole), la plupart des habitants sont caucasiens. Je ne reste guère à Irkoutsk, il me tarde d’aller sur l’île d’Olkhon pour profiter du lac Baïkal pendant quelques jours avant d’effectuer une percée vers l’ouest avec le Transsibérien.

 

 

Le lac est gigantesque, on n’en voit pas bout, si bien que j’ai l’impression de me retrouver à la mer. J’ai la chance de rencontrer par hasard un jeune Ukrainien qui m’invite à séjourner dans un camp improvisé où vivent quelques jeunes d’ici et d’ailleurs pendant l’été. Ballades sur l’île, stand up paddle et musique autour du feu de camp au programme pour les quelques jours à venir… L’atmosphère est incroyablement paisible, je resterais bien plus longtemps ici mais mon visa est limité à 25 jours et il me reste plusieurs milliers de kilomètres à parcourir jusqu’à Saint-Pétersbourg.

Je remonte à bord du train, cette fois-ci sur la ligne du mythique Transsibérien. C’est parti pour 56 heures de trajet jusqu’à Ekaterinbourg ! A la différence du Transmongol qui était emprunté majoritairement par des touristes, je suis ravi de remarquer que tous les autres passagers sont des locaux. Malgré une différence de prix minime, j’ai choisi de voyager en 3ème classe (dans un wagon sans séparation avec 54 personnes). Lorsqu’on entreprend un voyage en Transsibérien, ce n’est pas juste pour aller d’un point A à un point B. Il s’agit au contraire de profiter du trajet, contempler les paysages qui défilent par la fenêtre, et surtout, échanger avec les personnes à bord. Je suis donc ravi de troquer un peu de confort pour un maximum d’interactions avec les autres passagers !

 

 

Mon wagon est rempli de jeunes hommes au crâne rasé. Je comprends vite qu’ils viennent de terminer leur service militaire et sont en train de rentrer chez eux. Artiom occupe le lit en face du mien et nous sympathisons rapidement. Il ne parle cependant pas anglais et moi très peu russe mais nous pouvons communiquer un minimum grâce à mon petit dictionnaire. J’en apprends énormément, il n’y pas de meilleur séjour linguistique russe qu’un voyage en Transsibérien ! Heureusement, Artiom utilise aussi un traducteur sur son téléphone pour les discussions plus poussées. Il me raconte les galères de son service militaire et me dit à quel point il a hâte de retrouver sa copine et ses parents dans sa ville natale. Nous sommes tous les deux très différents à maints égards, et pourtant nous partageons au moins le fait d’être sur le chemin du retour après un an loin de nos proches. Mais lui a passé l’année à recevoir des ordres et manier des instruments de guerre pendant que je profitais d’une liberté totale, découvrais le monde et faisais des photos… De quoi réaliser une fois encore la chance qu’on a.

Les kilomètres passent, les heures s’écoulent et la routine à bord du train s’installe. Il y a plus de temps qu’on ne saurait quoi en faire. Je dévore Lolita de Nabokov et entame L’idiot de Dostoïevski. A chaque halte, je descends du train pour me dégourdir les jambes et observer les mouvements de passagers, les destins qui se croisent. Les adieux difficiles, les retrouvailles de familles. De nouvelles recrues pour le service militaire montent à bord du train. Ceux qui en ont terminé attendent avec impatience leur station, le regard lourd, qui mettra sûrement du temps à s’apaiser.

C’est bientôt le moment de dire au-revoir à Artiom qui quitte le train avant moi. Il me demande d’immortaliser son arrivée, je lui enverrai les photographies quelques jours plus tard. Lorsque j’arrive pour ma part enfin à Ekaterinbourg, je suis content de faire une pause. Trois jours et deux nuits d’affilée dans un train c’est quelque chose.

 

 

Boris m’accueille dans son appartement de la périphérie de la ville. Je l’ai rencontré via Couchsurfing et il me dit se faire une joie de m’héberger pour mes trois nuits ici. Boris peint et il partage avec des amis un studio d’art contemporain qui nous sert aussi de lieu de rencontre pour les soirées. La journée, j’explore Ekaterinbourg et j’ai le plaisir de découvrir une ville aussi agréable que dynamique.

Une ambiance particulière règne à Ekaterinbourg en ce moment : nous sommes en pleine coupe du monde de football. Ce soir le Mexique affrontera la Suède et les rues sont pleines de supporters des deux camps. La Russie a assoupli ses exigences en terme de visas touristiques pour la durée du tournoi, il semblerait que le pays n’ait jamais eu autant d’étrangers sur son territoire. Il y a bien sûr du tourisme en Russie, mais rares sont ceux qui s’aventurent au-delà de Saint-Pétersbourg et Moscou en temps normal. Des villes comme Ekaterinbourg ou Kazan, mon prochain arrêt, s’en voient bouleversées. Je trouve par exemple fascinant d’observer le choc culturel qui s’opère entre les Mexicains qui ont le sang chaud, dansent et chantent sans cesse, et les Russes qui sont tout aussi sympathiques, mais possèdent une mentalité davantage nordique et sont d’apparence beaucoup plus réservés.

A l’image de la traversée du Bosphore à Istanbul qui marquait pour moi le passage vers l’Asie, Ekaterinbourg et la région de l’Oural symbolisent un retour indubitable vers le continent européen. J’ai encore du mal à y croire mais mon périple touche à sa fin : dans un mois je serai rentré !

 

 

Le train de nuit me mène à Kazan, la capitale de la république du Tatarstan. Je loge à nouveau chez l’habitant grâce à Couchsurfing. Damiro, un jeune homme originaire de la région, m’accueille chez lui. Il semble ravi de me faire visiter la ville, qui se révèle d’ailleurs absolument splendide, et me présente à ses amis du club de discussion en anglais qu’il organise chaque semaine.

Si la langue et la culture russes sont sensiblement homogènes à travers le territoire malgré son immensité étourdissante, le pays est riche de nombreuses minorités ethniques, linguistiques et culturelles. A titre d’exemple, les autochtones de la région dans laquelle je viens d’arriver, les Tatars, sont de confession musulmane, parlent en plus du russe une langue qui leur est propre, et constituent le deuxième groupe ethnique le plus important du pays. La petite République dispose d’une autonomie importante, comme l’illustrent l’existence d’une constitution et l’élection régulière d’un président.

 

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C’est reparti direction Moscou. Il me tarde de découvrir cette capitale qui a toujours exercé une certaine fascination sur l’inlassable voyageur que je suis. Dès la sortie de la gare, le changement d’échelle est flagrant. La ville est immense, on est très vite amené à se déplacer en métro car les distances sont trop longues. Il s’agit de la métropole la plus peuplée d’Europe avec sa douzaine de millions d’habitants. J’adore les villages car on peut y tisser des liens rapidement avec les habitants, mais paradoxalement je suis tout aussi friand des grandes villes pour l’anonymat dont on jouit en les parcourant. Comme Istanbul, Téhéran, Mumbai ou Pékin, Moscou me donne le sentiment, sans doute illusoire mais qu’importe ?, que le possible ne connait aucune limite.

Mon dernier arrêt en Russie se fait à Saint-Pétersbourg, un joyau architectural à la porte de l’Europe. Nastia et Slawa, des amis rencontrés sur l’île Olkhon quelques semaines plus tôt, m’hébergent pour les derniers jours de mon épopée russe. A l’encontre des stéréotypes envers un pays qu’on aime parfois réduire à la mafia et la vodka, je me suis senti en sécurité et j’ai été accueilli chaleureusement pendant toute ma traversée de cette contrée fascinante.

 

 

Le temps presse désormais, il me reste 8 jours pour parcourir toute l’Europe afin d’arriver à temps au mariage de ma sœur. Pas question de prendre l’avion évidemment, mais je vais devoir avancer rapidement. Tout d’abord en car pour quitter la Russie jusqu’en Estonie où Élie, un ami que j’avais rencontré en Lettonie trois ans plus tôt, peut m’héberger pour quelques jours. Je continue ensuite en stop jusqu’à Riga, puis prends le bateau à travers la Baltique jusqu’en Allemagne. Mon amie de longue date Perrine m’offre un toit à Hambourg pour la toute dernière étape de mon voyage et c’est reparti en car jusqu’à Nantes. J’aurais préféré tout faire en stop mais je ne peux pas risquer de rater le mariage de ma sœur ! La boucle est bouclée, et je tremble maintenant d’impatience à l’idée de revoir mes proches.

Épilogue à suivre prochainement !

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