#12 Trois mois au Népal

Premiers pas dans le pays

La traversée de la frontière depuis l’Inde se fait sans encombre. Je suis ravi de faire mes premiers pas dans ce nouveau pays qui s’annonce fascinant et d’une beauté naturelle à couper le souffle. Après l’ambiance souvent frénétique qui règne en Inde, j’ai hâte de profiter pour quelques temps d’une atmosphère plus paisible, loin des klaxons et des pots d’échappement. Ma première étape à Lumbini, lieu de naissance supposé de Siddharta Gautama, le Bouddha, s’y prête à merveille. Il serait difficile d’imaginer un environnement plus tranquille pour mes premiers jours au Népal : pour rendre hommage au Bouddha, des dizaines de temples ont été construits à l’aide de donations internationales dans une sorte de grand parc où les voitures sont interdites.

 

 

Poursuivant ainsi mon tour des religions, je suis intrigué à l’idée de faire une première expérience de la culture et des rites bouddhistes. Deux cérémonies ont lieu quotidiennement dans le monastère où je loge pour quelques nuits : une avant le lever du soleil à 4h30 puis une en fin d’après-midi à 18h00. Les cérémonies sont menées par un moine qui récite des incantations et frappe des rythmes sur un objet en bois creux à l’aide d’un petit bâton pendant que les fidèles se prosternent et effectuent leurs prières.

Je profite des quelques jours dans ce havre de paix pour mettre à jour mon carnet de route sur l’Inde et visiter les temples alentours. J’y fais aussi des rencontres sympathiques : Lucas, un jeune Américain en quête de spiritualité, une Chinoise surprenante qui nous propose de créer une secte internationale (nous déclinons poliment la proposition), Tolga, un voyageur de Turquie… Je me rends compte en discutant avec ce dernier que nous allons tous les deux être bénévoles dans la même école, qui plus est nous commençons le même jour, quelle coïncidence ! Tolga est d’accord pour faire du stop, nous décidons donc de nous y rendre ensemble. Après la pause en Inde, je suis impatient de remettre mon pouce en service et curieux de voir comment réagissent les Népalais.

L’autostop au Népal s’avère assez simple, même si les locaux ne semblent à priori pas très familiers avec le concept et il nous faut nous expliquer à maintes reprises : « Non c’est bon merci, on ne prend pas le bus… » Des véhicules en tout genre s’enchaînent : tracteurs, voitures, camionnettes, et enfin une Jeep qui nous emmène jusqu’à Pokhara. Quel incroyable sentiment de liberté pendant que nous sommes allongés à l’arrière de la Jeep à regarder les collines verdoyantes népalaises défiler sous nos yeux !

Pokhara est la deuxième plus grande ville du Népal et pourtant l’ambiance y semble bien paisible, du moins près du lac Feva où nous nous sommes faits déposer. On découvre vite qu’il s’agit ici de la partie touristique de la ville, des magasins d’équipement de randonnée s’enchaînent le long de la route qui longe le lac. Cela tombe bien en soi car il faut que je m’achète des vêtements chauds. Il fait bon pendant la journée mais les températures baissent rapidement dès que le soleil se couche. De plus, des couches supplémentaires seront indispensables pour le trek dans l’Himalaya le mois prochain. Le reste de la ville dévoile un autre visage, sans aucun doute plus authentique. C’est loin d’être aussi chaotique qu’une ville standard en Inde, mais on se sent tout de même dans une ville asiatique de taille conséquente où poussière et pollution sont inévitables.

Le voyageur venu d’Inde remarquera qu’ici les visages changent, la peau s’éclaircit et les yeux se brident. Le Népal se situe en effet à la jonction entre les mondes indien et sino-tibétain. Les spécialités culinaires témoignent également de la double influence des grands voisins. Le traditionnel dal baht : riz, soupe de lentilles et curry de légumes rappelle les thalis indiens. On trouve cependant de plus en plus de momos, sortes de raviolis épicés servis avec une sauce piquante ou encore de chowmein, nouilles aux légumes ou à la viande qui donnent un avant-goût des saveurs du Tibet et de la Chine. Le phénomène religieux est lui aussi le fruit d’étonnants syncrétismes. Si l’hindouisme prédomine (plus de 80% selon les statistiques officiels), le bouddhisme est aussi très présent et les deux religions se rejoignent sur certains aspects. Il est par exemple fréquent qu’un bouddhiste vénère les divinités hindoues, et la trinité Brahma, Shiva et Vishnu est parfois même considérée comme des avatars du Bouddha. A l’inverse, le Bouddha compte parmi les divinités adorées par les hindous en tant qu’incarnation de Vishnu.

Nous reprenons l’autostop le lendemain matin pour se rendre à Chandrawati. Nous trouvons un camion sans problème qui accepte de nous emmener jusqu’à Dhumre, ville marchande sur la route de Katmandou. D’ici nous devons emprunter une petite route qui mène au village et terminons le trajet sur le toit d’un mini van car l’intérieur du véhicule est bondé.

Chandrawati

D’emblée nos hôtes nous réservent un accueil chaleureux. Alors que nous franchissons le portail de la Mirlung Star Xavier’s English School où nous allons être bénévoles pendant un mois, Chhabi, le directeur de l’école ainsi que quelques élèves nous reçoivent avec de larges sourires et des guirlandes de fleurs. L’école est située dans un cadre naturel splendide près d’une petite rivière entourée de collines boisées. Il y a même un pont suspendu qui passe au-dessus de la cour. Quel environnement pour recevoir une éducation ! Et l’endroit parfait pour recharger les batteries pour le reste de mon voyage. J’envisageais auparavant de ne passer qu’un mois au Népal et d’aller ensuite en Asie du sud-est, mais j’ai changé d’avis. Il est épuisant de se déplacer constamment, et plutôt que de visiter superficiellement plusieurs pays je préfère explorer plus en profondeur le Népal pour cette fois.

 

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L’école est composée d’une dizaine de classes et accueille près de 200 élèves dont une douzaine de plus âgés qui habitent sur place. Tolga et moi dormons au rez-de-chaussée d’une hutte de bambou et d’argile. A l’étage se trouvent la cuisine et la salle à manger qui surplombent la cour de l’école. Deux cuisinières employées par l’école, Chitah et Sarmila, nous préparent chaque jour des plats locaux. Le dal bhat tarkari, met népalais par excellence, est servi matin et soir. Durant les premiers jours j’ai un peu de mal à manger épicé dès le petit déjeuner, mais on finit par s’habituer. Le rapport à la nourriture est différent, plus pragmatique. On ne mange pas tant comme un plaisir qui se doit d’être varié que comme simple besoin physiologique. Heureusement, le déjeuner change d’un jour à l’autre apportant un peu de variété.

Loin que cela nous en déplaise, nous apprenons que le calendrier népalais, selon lequel nous sommes d’ailleurs en 2074 et non en 2018, regorge de fêtes, festivals et jours fériés. Pas besoin de commencer à travailler tout de suite, nous avons deux jours pour nous familiariser avec les lieux et nos hôtes. Chhabi, malgré son anglais rudimentaire se montre toujours très sociable et content de partager sa culture avec nous. Sa femme Laxmi est discrète mais également sympathique. Djebi et Félix, leurs deux fils sont plein d’entrain et ne manquent jamais de nous divertir.

 

 

Nous avons carte blanche pour enseigner l’anglais aux élèves. La liberté qui nous est accordée est totale et personne ne viendra assister à un de nos cours pour s’assurer que nous travaillons correctement. Etonnant… Je décide de favoriser la pratique orale par l’intermédiaire de différents jeux. Les élèves parlent de manière générale déjà bien anglais et on peut avoir une conversation avec la plupart d’entre eux sans problème. Je suis surpris d’apprendre que toutes les matières sont enseignées en anglais à l’exception d’un cours de langue népalaise, et je ne peux m’empêcher de me demander si cette emphase sur la langue de Shakespeare ne se fait pas au détriment de la connaissance de leur langue maternelle.

Une journée d’école commence et se termine par une cérémonie aux allures militaires réalisée dans la cour. Les élèves, alignés par tranche d’âge et par sexe à équidistance les uns des autres, s’adonnent à une séance coordonnée d’exercice puis entonnent d’une seule et même voix l’hymne national, main droite sur le cœur :

« Sayau thuga phulka hama, eutai mala Nepali

Sarwabhaum bhai phailieka, Mechi-Mahakali … »

La vie à l’école est aussi paisible que ressourçante : un parfait interlude sédentaire. Le matin avant d’aller donner mes cours, j’ai plaisir à m’installer sur un rocher le long de la rivière pour lire. Je me suis acheté un livre sur le Tibet de Heinrich Harrer, un Autrichien qui s’échappa de prison en Inde pendant la Seconde Guerre mondiale et trouva refuge au Tibet pendant près de sept ans jusqu’à l’invasion du pays par les forces maoïstes. Un bel ouvrage entre récit d’aventure et observations ethnographiques dont la lecture ne fait qu’alimenter ma propre fantaisie de m’y rendre pour poursuivre le voyage par voie terrestre après le Népal.

La rivière, c’est aussi là que l’on se douche et qu’on lave nos vêtements. Les premières douches paraissent un peu froides, mais on s’habitue vite, d’autant plus qu’on se rapproche désormais du printemps. A vrai dire, il est agréable de se passer pour un temps des conforts occidentaux qui nous semblent d’ordinaire si évidents. Ici tout le monde se lave dans la rivière, c’est un moment convivial que l’on partage avec ses amis, on en fait donc autant. Par ailleurs, comment prétendre comprendre un pays et sa culture si on se cantonne au rôle de spectateur ? L’observation est certes une première étape incontournable, c’est cependant l’imitation – prendre part aux coutumes locales – qui constitue la démarche déterminante.

 

 

Tous les soirs, avant le fameux dal bhat, nous nous retrouvons dans la petite cafétéria en bambou avec Chhabi, Tolga et les autres volontaires autour d’un verre de raksi, liqueur artisanale à base de millet au taux d’alcool aléatoire. Chhabi semble se faire une joie de partager avec nous les traditions népalaises et nous aurons l’occasion d’assister à plusieurs célébrations locales. Tout comme à l’échelle du pays, la majorité des habitants de Chandrawati sont de confession hindoue. Quelques jours après notre arrivée, nous fêtons Shivaratri, le festival dédié à Shiva, la divinité destructrice de l’hindouisme. Les gens du village se réunissent pour l’occasion après le coucher de soleil dans un temple éclairé de lampes à l’huile. On y chante des chansons répétitives qui s’en tiennent toujours à la structure suivante. Tout d’abord, quelqu’un se met spontanément à entonner un air pendant un cycle. Le reste de l’assemblée et les joueurs de mandel (percussion cylindrique que l’on frappe aux deux extrémités) la rejoignent ensuite tous en chœur pour quatre cycles puis tout le monde s’interrompt abruptement au son d’une double frappe de mandel. Les chansons s’enchaînent ainsi pendant toute la soirée et certains s’adonnent aussi à de petites danses. Les locaux se font naturellement une joie de pousser les étrangers au centre du cercle. A en juger par leurs éclats de rire continuels, ils ont du mal à se lasser de nos tentatives maladroites d’imiter la danse locale. Nous assisterons à plusieurs autres Pujas, célébrations qui se déroulent de manière similaire organisées à diverses occasions : naissances, anniversaires, etc.

Chhabi, Djebi et certains élèves se font une joie de m’apprendre le népalais, j’enrichis ainsi chaque jour mon vocabulaire. Pour pratiquer, rien de mieux que d’aller faire un tour au bazar du village. Je me ballade d’échoppe en échoppe pour discuter avec les locaux et prendre quelques portraits à l’occasion. Je constate une fois de plus que pour faire de bonnes photos, il est d’une grande aide de maitriser les rudiments de la langue de ses sujets. Les gens sont toujours plus enclins s’ouvrir à l’objectif s’ils voient qu’on s’intéresse, qu’on respecte leur culture, et à fortiori, leur langue. Pendant mes petites excursions, il n’est pas rare que l’on m’offre un chiya (thé), un verre de raksi ou quelque chose à manger. Les népalais sont sympathiques, calmes et hospitaliers, je me sens bien parmi eux. Plus je passe de temps ici, plus je pense que le Népal va faire partie de mes pays préférés. Ça tombe bien, j’ai un visa pour trois mois et je compte bien en profiter !

 

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A observer comment vivent les habitants de Chandrawati, on constate que la société rurale népalaise demeure très patriarcale et l’attribution des rôles tributaire du genre. De manière générale, les femmes semblent travailler plus dur que les hommes. Elles portent diverses marchandises – récoltes, bois de chauffage, etc. – sur leur dos dans des paniers en forme de cône soutenus par le front à l’aide d’une corde. Les cargaisons ont parfois l’air d’être très lourdes et je n’ai jamais vu un homme s’en charger. En revanche il est vrai que les hommes portent des charges lourdes également lorsqu’il s’agit de travaux de construction. La cuisine revient aux femmes et je me souviens d’une scène stéréotypique qui illustre à merveille ces disparités. Alors que je me ballade dans le bazar un après-midi, je vois sur le côté gauche de la route une douzaine de femmes qui s’affairent énergiquement à peler des patates pour le dal bhat du soir. Sur la droite, les hommes, oisifs, jouent au Karambol, sirotent du raksi et fument des cigarettes.

C’est bientôt le moment de célébrer Holi, une fête hindoue parfois rebaptisée « fête des couleurs ». A l’occasion, tout le monde se munit de poudres colorées afin d’en balancer sur quiconque croise son chemin. Dès 6h30 du matin, on se fait réveiller par Djebi qui vient asperger Daniel, un autre bénévole, dans son lit. On finit par se lever pour prendre part à la grande bataille d’eau et de couleurs qui bat son plein dans la cour de l’école. Après une ou deux heures, nous sommes méconnaissables, au grand plaisir des voisins de l’école qui sont ravis de voir des étrangers participer aux coutumes locales.

L’infaillibilité de l’hospitalité népalaise nous sera confirmée pour de bon pendant une petite randonnée dans la région avec les volontaires de l’école. Alors que nous ne sommes plus qu’à une heure ou deux de notre objectif, un modeste sommet dans les environs, le ciel s’emplit de sombres nuages et le tonnerre commence à gronder au loin. L’orage approche et il devient évident que nous n’échapperons pas à la tempête. Notre plan de faire un feu de camp et dormir en tente perd tout de suite son attrait. Heureusement, un garçon rencontré dans un petit village nous dit que nous pouvons sûrement nous mettre à l’abri dans le bâtiment communal pour la nuit. Il va chercher le chef du village et ce dernier arrive promptement avec un trousseau de clés à la main. Il nous ouvre le bâtiment juste avant que la tempête n’éclate pendant qu’un autre voisin nous apporte de l’eau et une gazinière pour que nous puissions cuisiner… Sans rien demander en retour !

 

 

Plus que quelques jours à Chandrawati, ce petit village auquel je me suis beaucoup attaché. Dernières parties de ping pong dans la cour de l’école avec les élèves, dernière douche dans la rivière pendant que la bergère se fraie un chemin avec ses chèvres sur les rochers, dernière ballade au bazar qui se termine bien sûr avec un verre de raksi… Je suis déjà nostalgique alors que je regarde les collines boisées et les champs de riz défiler depuis la fenêtre du bus. Le mois passé à Chandrawati était une parfaite introduction à la culture népalaise, une pause ressourçante nécessaire pour continuer mon périple et restera de manière générale un temps fort de mon voyage. A la nostalgie se mêle néanmoins l’excitation grandissante : les montagnes, et pas des moindres, nous appellent : à nous l’Himalaya !

Trek autour de l’Annapurna

Les hautes montagnes dégagent une énergie comparable peut-être seulement à une mer déchaînée. Une énergie donc différente dans le même temps, car générée en dépit de leur posture statique, de leur impassible sérénité. L’immensité et la nature inhospitalière qui leur est propre me fascinent car qu’elles font partie des rares choses qui rappellent encore à l’Homme sa vulnérabilité et son insignifiance à l’échelle de notre monde. Elles m’attirent d’autant plus qu’elles me sont jusqu’ici encore grandement inconnues : j’ai passé presque toute ma vie au niveau de la mer. Le trek d’une vingtaine de jour dans lequel on se lance aujourd’hui avec Tolga est donc un grand bond en avant, et surtout en hauteur. Le point culminant du circuit, le fameux col Thorong La s’élève à 5416 mètres.

 

 

Mais nous n’en sommes pas encore là. Après une courte escale à Pokhara le temps le récupérer les permis, nous entamons la première journée de marche à Besisahar (820m). Dès la sortie de la petite ville, nous traversons un premier pont suspendu pour nous éloigner de la route qu’empruntent les Jeeps. Le chemin que nous suivons traverse des plantations de riz dont la forme d’escalier géant permet une irrigation facile. Une rivière s’écoule au fond de la vallée entourée de collines verdoyantes. Le paysage est pour l’instant fidèle à l’environnement de Chandrawati qui nous est désormais familier. Nous rencontrons aussi quelques habitations et les premières interactions que nous avons avec les locaux confirment ma crainte que la haute activité touristique que connait le circuit fausse parfois les rapports humains. Ici les enfants semblent avoir été entraînés à demander du chocolat aux randonneurs et les adultes ne nous adressent guère la parole si ce n’est pour nous proposer une chambre dans leur gîte. Heureusement nous nous débrouillons en népalais, ce qui attire en général la sympathie des locaux.

 

 

Le lendemain je discute longuement avec un jeune Népalais très sympathique qui se rend chez lui à Ghermu (1130m). Comme beaucoup d’autres habitants de la région à qui nous parlerons pendant le trek, Leo est d’avis que la route qui a été récemment construite jusqu’à Manang (3540m) ne profite pas à tout le monde. « Elle est bien sur utile en cas d’urgence si quelqu’un doit être amené à l’hôpital par exemple, mais de manière générale, seule une poignée de gens en tire les bénéfices ». L’afflux de trekkeurs dans les segments les plus bas du circuit s’en voit réduit, menant à une baisse d’activité dans les gîtes et moins d’opportunités d’emploi pour les guides et les porteurs. Leo aimerait lui-même devenir guide, mais ce n’est pas chose aisée. Avant de pouvoir y prétendre, il faut avoir travaillé pendant plusieurs années en tant que porteur, et donc transporter des charges de plusieurs dizaines de kilos à des altitudes parfois supérieures à 5000 mètres. Les avantages en terme de salaire sont cependant très attractifs et lui permettraient de se construire un avenir tout en soutenant ses parents. La maison familiale a en effet été ravagée lors du terrible tremblement de terre de 2015.

 

 

Durant les jours qui suivent, nous progressons doucement mais sûrement à travers une nature qui évolue sans cesse. Les sommets enneigés se dessinent déjà au loin et pourtant nous sommes encore entourés de luxuriante végétation tropicale. Au delà de 2000m d’altitude, les rizières, les bananiers et les bambous ont laissé place aux forêts de pins. Nous marchons quinze kilomètres par jour en moyenne. La progressive évolution naturelle s’accompagne également de changements culturels. Depuis le petit village de Thanchowk (2570m), l’influence bouddhiste se fait de plus en plus ressentir. Les drapeaux de prière colorés virevoltent au gré du vent, les moulins de prière et les pierres gravés d’inscriptions tibétaines font désormais partie du paysage. Nous traversons de nombreux villages pittoresques. Parmi mes préférés, Upper Pisang (3310m), Ghyaru (3730m) et Ngawal (3680m) sont composés de vielles maisons en pierre et abritent plusieurs ethnies dont d’importantes communautés tibétaines. Malheureusement il est difficile de discuter avec les locaux car les ruelles sont le plus souvent désertes.

Et pour cause. Les températures sont déjà bien descendues, les habitants restent sûrement chez eux au coin du feu. Le thermomètre de Tolga affiche -4°C dans notre chambre du gîte à Ngawal. On a troqué les shorts pour les pantalons de randonnée et on supporte bien nos manteaux le soir. A cette altitude, l’oxygène présent dans l’air commence aussi à se raréfier et tout effort physique s’en voit décuplé. Le matin suivant, à la sortie de Ngawal, nous nous trompons de chemin et montons pour la première fois au-dessus de 4000 mètres. Nous y trouvons d’ailleurs la première neige éternelle sur notre route ! Pas de regret finalement pour ce détour de quelques heures, les vues du haut de la falaise sont imprenables. De retour sur la piste balisée, nous poursuivons notre chemin vers Manang (3540m), le village le plus important du district éponyme.

 

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Suite à Manang, nous nous éloignons de la piste principale pour nous rendre au lac de Tilicho, le lac le plus élevé du monde situé à 4919 mètres d’altitude à deux jours de marche d’ici. Nous avons dormi jusqu’ici la plupart du temps dans les gîtes de montagne omniprésents le long du circuit et avons campé une seule fois. Près de Shree Kharka (4000m) où nous nous arrêtons pour la nuit, le terrain est plat, le ciel complètement dégagé et le cadre magnifique, nous décidons donc de retenter l’expérience. Cependant, dès que le soleil se met à tomber derrière l’incroyable panorama de montagnes enneigées dont nous sommes entourés, les températures chutent drastiquement. Tolga se charge de préparer un feu pendant que je ramasse du bois. Il est difficile de faire bouillir de l’eau en haute altitude, mais avec un peu de persévérance nous parvenons à cuire des nouilles pour le dîner. Le repas à peine fini, nous nous réfugions dans la tente au fond de nos sacs de couchage. « It’s fucking cold my friend… »  Malgré les nombreuses couches de vêtements, le froid s’intensifie à mesure que la nuit s’écoule et je peine à trouver le sommeil. Lorsque le réveil de Tolga retentit enfin à l’aube, je constate que ma bouteille d’eau a congelé. Epuisé, je m’extirpe de mon sac de couchage et prépare mon sac en grelottant. Inutile de débattre là-dessus, fini le camping. S’il fait aussi froid à 4000m, je n’ose imaginer quelles températures abyssales sévissent au-delà.

 

 

Nous avalons un thé bouillant dans le premier gîte que nous croisons et poursuivons le chemin en direction du camp de base de Tilicho. Le soleil a entamé l’ascension vers son zénith et les températures redeviennent plus clémentes. J’aperçois déjà ce qui doit être la « Grande Barrière », ainsi nommée par Maurice Herzog, l’alpiniste français qui fût le premier à gravir le Mont Annapurna (la 10ème plus grande montagne du monde). Il s’agit d’une sorte d’immense falaise inclinée à 70° ou 75°. La partie supérieure est composée de formations rocheuses biscornues. Le reste consiste en une pente raide où tombent de temps à autre des pierres et des graviers. A mi-hauteur, on distingue une ligne qui sillonne la falaise : voilà le « chemin » qu’on s’apprête à emprunter. Vu d’ici, il parait difficile à croire qu’il soit possible de se tenir debout sur l’étroit sentier. A y regarder de plus près, je constate que c’est faisable, mais en aucun cas simple ou sans risque. Je respire un bon coup et m’engage sur le périlleux chemin. A ma droite se dresse la grande falaise parsemée de petites pierres volatiles que je me prépare mentalement à devoir éviter dans leur chute. A ma gauche, le vide. La meilleure chose à faire dans ces conditions, c’est de ne pas regarder en bas. Evidemment, je cède à la curiosité et jette un regard furtif dans l’abysse que je suis en train de longer. Un coup d’œil suffit cependant et je concentre désormais toute mon attention sur chacun de mes pas. Les bâtons de marche se révèlent une fois de plus très utiles, permettant de garder un meilleur équilibre qu’un simple bipède.

Au bout de près de trois heures épuisantes pas tant physiquement que mentalement, le camp de base de Tilicho (4150m) se dessine au loin. Le cadre est aussi inhospitalier que splendide. Passé 4000 mètres, la végétation se fait rare. Le panorama se compose désormais exclusivement d’abruptes montagnes noires presque entièrement recouvertes de neige. Nous nous attaquons tôt le lendemain matin à l’ascension du lac. Le ciel est dégagé et les premiers rayons de soleil caressent d’une teinte orangée les monts vers lesquels on se dirige. Comme prévu, la neige qui recouvre par moment le sentier est encore dure et donc peu glissante. La veille, nous avions déjà tenté l’ascension mais avions fait demi-tour à mi-chemin. Tolga avait un mal de tête probablement lié à la haute altitude et j’étais inquiet quant au risque de chute avec la neige fondante. Aussi frustrant fût-il de faire demi-tour après avoir parcouru la moitié du chemin, c’était sans doute la meilleure décision. Les conditions sont désormais optimales. A mesure que nous gagnons de l’altitude, l’oxygène continue de se raréfier et il devient de plus en plus ardu de respirer. Une inspiration et une expiration sont nécessaires pour chaque pas en avant. Petite pause : l’altimètre de Tolga affiche 4700m. Plus que 200 mètres ! Nous poursuivons ainsi notre lente ascension vers le lac le plus élevé au monde, et en dépit de notre faible rythme, je me sens bien et parfaitement en mesure d’aller jusqu’au bout.

 

 

Après environ deux heures, le chemin sinueux qui longe la falaise s’achève et laisse place à un large plateau soyeusement enneigé. A l’arrière-plan s’imposent glaciers et abrupts pics d’une blancheur sans pareille. Au-dessus de nous, l’intense bleu azur du ciel termine de peindre le splendide tableau minimaliste exposé sous nos yeux incrédules. Pendant près d’une demi-heure nous avançons dans la neige éternelle à travers ce somptueux décor et atteignons enfin le fameux lac de Tilicho. Gelé et recouvert de neige presque tout l’année, j’y vois davantage une quelconque surface blanche qu’un lac. Comme souvent, le trajet valait plus que la destination.

Notre performance de la journée me semble brutalement anodine lorsque j’entends les exploits d’un guide qui se trouve dans notre gîte ce soir-là. Sherpa originaire de Lukla, il a gravit le Mont Everest à quatre reprises ainsi que plusieurs autres montagnes de plus de 8000 mètres. Ce qui m’impressionne par-dessus tout cependant, c’est l’humilité avec laquelle l’alpiniste chevronné répond à notre flot incessant de questions. « C’est mon boulot » déclare-t-il simplement, comme s’il menait une vie tout à fait ordinaire.

 

 

Émergeant non sans peine de la chaleur de mon lit le lendemain, je jette un coup d’œil par la fenêtre et constate qu’un épais duvet blanc a recouvert l’intégralité du camp de base et ses alentours. L’endroit paraît ainsi encore plus isolé qu’il ne l’est déjà. A peine réveillé, mon esprit rêvasse encore et j’ai l’impression de me trouver sur une base scientifique au beau milieu de l’Antarctique. Il est encore tôt lorsque nous entamons notre traversée de la Grande Barrière et la neige qui recouvre de temps à autre le sentier ne présente guère de risque. A vrai dire, le chemin semble bien moins dangereux qu’à l’aller et j’arrive au bout avant de m’en rendre compte. Le paysage est transformé par la présence de la neige, il semblerait presque que nous parcourons une nouvelle contrée. La neige épouse la forme des roches biscornues de la Grande Barrière et dans le même temps s’oppose à leur sombre teinte de par sa blancheur immaculée. Nous continuons d’avancer à travers cet étonnant paysage monochromatique et bientôt le chemin bifurque vers Yak Kharka. Plus que deux jours de marche jusqu’à Thorong La, le point culminant de notre trek !

Nous passons la dernière nuit avant l’ascension finale dans l’unique gîte du High Camp (4850m). Depuis hier nous voyons de plus en plus d’hélicoptères rapatrier des randonneurs atteint de mal d’altitude. Ce n’est pas de bonne augure, et pourtant cela m’étonnerait que nous soyons embêtés, nous avons vraiment pris le temps de nous acclimater par étape.

4h40 du matin : le réveil de Tolga retentit. La nuit a été courte et pas des plus reposantes. A près de 5000m, il est assez difficile de respirer et ce même au repos. Nous avalons un petit déjeuner de pain tibétain et d’œufs pendant que les premières silhouettes munies de lampes frontales s’éloignent dans l’obscurité matinale. Il fait encore sombre lorsque nous nous engageons à notre tour sur le sentier enneigé, mais la visibilité est correcte. Le froid par contre est à la limite du supportable. Après une dizaine de minutes, je n’ai d’autre choix que de vider ma gourde car l’eau à l’intérieur se met à congeler et risque d’endommager le filtre. Je ne dispose pas d’un thermomètre, mais j’imagine que les températures avoisinent les -20°C. Tolga est bientôt forcé de s’arrêter car ses mains gèlent. Je lui prête une paire de chaussettes dont l’odeur laisse à désirer qu’il se hâte d’enfiler par-dessus ses gants trop fins. A la guerre comme à la guerre. Heureusement, les premiers rayons de soleil ne tardent pas à émerger, rendant les températures instantanément plus clémentes. Nous progressons lentement mais tenons le rythme, et atteignons enfin Thorong La situé à 5416 mètres d’altitude aux alentours de dix heures. L’endroit en lui-même n’a rien exceptionnel par rapport à ce que nous avons vu auparavant. Qu’importe, nous savourons l’aboutissement de deux semaines d’intense effort physique et mental. « On l’a fait ! »

 

 

Après une longue redescente à travers une piste partiellement enneigée pendant presque sept heures, nous distinguons la petite ville de Muktinath (3800m) au loin. Douche chaude puis soirée pizza et bière avec des amis rencontrés les derniers jours pour fêter notre accomplissement, le bonheur ! La ville de Muktinath semble intéressante et nous décidons d’y passer deux nuits.

Pendant une petite vadrouille à travers la ville, je rencontre un groupe d’Indiens qui m’expliquent arriver au terme de leur pèlerinage jusqu’au temple hindou de Muktinath. Ils me proposent de les suivre et j’ai l’impression de me trouver en Inde à nouveau. Le Baba qui mène le groupe m’explique qu’il est venu à pied, de surcroît pieds nus, depuis l’Etat d’Andhra Pradesh au sud de l’Inde. A l’entrée du temple, je passe un peu de temps avec les Babas qui carburent au chilom. Je monte ensuite les marches jusqu’à la partie supérieure du temple où les pèlerins réalisent des ablutions dans de petites piscines censées les purifier de leurs pêchés. L’atmosphère me rappelle grandement Varanasi en Inde, un autre lieu sacré de l’hindouisme.

 

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Nous nous trouvons par ailleurs désormais dans le district du Mustang, province frontalière du Tibet où la religion et culture bouddhistes sont prépondérantes. Ces dernières sont d’ailleurs sûrement mieux préservées ici qu’au véritable Tibet où des décennies de colonisation chinoise accompagnée d’assimilation culturelle et religieuse menacent l’identité tibétaine et ont déclenché une émigration massive.

Sur le plan naturel, le Mustang se caractérise de larges plaines et plateaux arides. Nous marchons pendant toute la journée en direction de Kagbeni (2800m) sans apercevoir la moindre trace de végétation. En fin d’après-midi, une sorte d’oasis verdoyante commence à dessiner à l’horizon : voilà Kagbeni et le hameau voisin de Tiri. Ces deux villages médiévaux tibétains sont entourés de champs de blé à un stade de maturation peu avancé dont la vive couleur verte contraste avec la teinte ocre prédominante dans la région. Kagbeni, avec son monastère, ses bâtisses en pierres et ses étroites allées, me plaît particulièrement et me donne l’impression de faire un bond en arrière de quelques siècles.

 

 

Nous poursuivons notre redescente de la vallée le lendemain. La route qui mène à Marpha (2670m) n’a rien d’exceptionnel. Il s’agit d’une grande étendue grisâtre de graviers et sûrement de la partie la moins belle du trek jusqu’à présent. A l’esthétique douteuse du chemin s’ajoute de puissantes bourrasques de vent de face qui rendent impossible toute conversation. Je dois avouer perdre en motivation. Après dix-sept jours et 250 kilomètres de marche, mes pieds sont remplis d’ampoules, de cloques et disent stop. Le matin suivant nous décidons en effet d’en arrêter là. Ayant raté le bus, nous marchons encore une heure ou deux et faisons du stop. Un camion s’arrête et nous fait signe de grimper à l’arrière. La route est dans un piteux état et nous passons cinq heures allongés sur des sacs de riz et des cartons de nouilles à sauter dans tous les sens.

 

 

Petit arrêt d’une nuit à Pokhara et nous retournons à Chandrawati en stop sans problème dès le lendemain pour récupérer les affaires qu’on avait laissées là. J’ai presque le sentiment de rentrer à la maison en arrivant à l’école où nous avions passé un mois. Nos hôtes nous accueillent une fois encore chaleureusement et nous rappellent que nous faisons partie de la famille. Quelques jours de repos sous un soleil d’été sont fort appréciables. Nous donnons aussi un coup de main pour repeindre l’école et reprenons déjà la route, vers Katmandou cette fois.

Katmandou

Après deux mois au Népal et une belle pause entre villages et nature, nous prenons enfin le chemin de la capitale. Je suis maintenant excité à l’idée de retourner dans une ville. Tolga et moi nous séparons ici, c’était vraiment un chouette compagnon de voyage, je lui souhaite de continuer à profiter de son périple!  Il va dans l’est du pays pour un autre Workaway et je m’installe à Katmandou pour quelques semaines où je compte organiser la suite de mon périple. Mes tentatives de me rendre au Tibet à moindre coût resteront malheureusement vaines. Je décide donc à contrecœur de déroger une fois de plus à ma règle initiale et réserve un vol pour la Chine. De Chengdu je ferai du stop jusqu’à Pékin, et ensuite je prendrai le train à travers la Mongolie et la Russie pour rentrer en Europe. Du moins si je parviens à obtenir tous les visas. Et comme je vais vite m’en rendre compte, il s’agit d’un vrai casse-tête administratif. Chose que je ne fais habituellement jamais pendant mes voyages, il me faut réserver pratiquement tout à l’avance : billets de trains, hôtels, etc. L’ambassade russe réclame par ailleurs l’original d’une lettre d’invitation qu’il faut se faire envoyer par une agence se trouvant en Russie… Heureusement je devrais pouvoir annuler au moins les hôtels une fois avoir obtenu les visas, et retrouver ainsi un brin de liberté en laissant une chance à l’imprévu.

 

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Entre les démarches administratives, je découvre la ville. Avant de venir à Katmandou, tout le monde ne m’en avait dit que du mal : « Katmandou c’est pollué, c’est poussiéreux, c’est sale, etc. »  Et pourtant, pour avoir passé deux mois en Inde, je ne trouve la ville pas si chaotique et sale que ça. Tout le monde se déplace en scooter ou en moto, c’est donc assez pollué mais ça reste vivable. Une chose que je trouve dommage cependant, c’est la quasi-absence d’espaces verts. La ville est cependant pleine de vie et je me remets à la photo de rue urbaine. Comme un provincial qui se rend pour la première fois à Paris, je remarque toutes les petites différences avec la campagne. On se sent dans une capitale, tout est plus moderne, les gens marchent plus vite, les jeunes s’habillent presque tous à l’occidentale… Je rencontre aussi des musiciens que je vois à plusieurs reprises. Il est agréable d’avoir une petite routine pour quelques semaines, je commence à connaitre les gens du quartier avec qui je peux désormais discuter un peu en népalais.

Après une vraie course contre la contre et une demi-tonne de paperasse, je parviens enfin à obtenir mes visas pour la suite du voyage. Quel soulagement ! L’aventure peut continuer, je m’envole bientôt pour la Chine.

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