#10 Couchsurfing en Iran

A la découverte de l’Iran à travers l’autostop et le Couchsurfing

Après une traversée express de l’Arménie en stop depuis Erevan, il est temps de découvrir ce pays fascinant qui marque pour de bon mon entrée en Orient sur les traces de la mythique route de la soie : l’Iran. Le pays a tendance à générer plus de méfiance que de curiosité en Occident, les médias ne l’évoquant rarement si ce n’est pour commenter les avancées du deal nucléaire. Je suis impatient de me plonger dans la culture du pays pour aller au-delà de ces stéréotypes. Dans l’espoir d’avoir un maximum d’interaction avec la population locale et de mieux cerner les contrastes entre politique sociale répressive et aspirations de la jeunesse je ne me déplace qu’en autostop et j’espère utiliser exclusivement le Couchsurfing pour me loger.

Petit hic : en République Islamique d’Iran, il est en théorie interdit d’héberger des étrangers chez soi et le site couchsurfing.com est bloqué. Malgré l’interdiction et donc en dépit des potentiels risques encourus, le Couchsurfing rencontre un franc succès dans le pays qui compte près de 170.000 membres. Comme pour les autres sites bloqués (Facebook, Twitter ou encore Youtube) il suffit d’installer un VPN (Virtual Private Network) sur son ordinateur ou son téléphone pour pouvoir les utiliser.

Quiconque s’est récemment essayé au Couchsurfing en Europe sait combien il peut être difficile, du moins pour un homme, de trouver un hôte. Il faut généralement s’armer de patience et envoyer des dizaines de demandes si l’on espère recevoir ne serait-ce qu’une réponse positive. Car il faut le dire, de plus en plus de membres semblent utiliser la plateforme à des fins similaires à Tinder.

Quelques jours avant d’arriver à Tabriz dans le nord-ouest du pays, j’envoie trois ou quatre requêtes privées et crée un public trip, une demande ouverte où tout le monde peut proposer de vous héberger, de vous faire découvrir la ville ou d’aller boire un thé. Le contraste avec la galère en Europe est saisissant. En 24 heures une douzaine de canapés s’offrent déjà à moi; j’ai l’embarras du choix.

Tabriz

Depuis la frontière avec l’Arménie, je rejoins Tabriz sans problème avec trois véhicules. Farhad et son colocataire Naser (tous les noms cités dans l’article ont été modifiés) m’accueillent dans leur petite maison de la périphérie est de Tabriz. Mes nouveaux amis ne possèdent pas grand-chose mais me réservent un accueil chaleureux : ils me font découvrir la ville, me font goûter des mets locaux, etc.

 

 

Farhad me raconte qu’il a entendu parler du Couchsurfing par le bouche-à-oreille. Un de ses amis s’est récemment investi dans la communauté et lui a recommandé d’essayer. Je suis donc le premier surfer de Farhad ! Pour lui, c’est un bon moyen de pratiquer l’anglais et, faute de pouvoir voyager lui-même, l’opportunité d’entrer en contact avec le monde extérieur. Farhad n’est jamais allé à l’étranger. Comme tous les jeunes hommes iraniens, il lui est interdit de quitter le territoire tant qu’il n’aura pas effectué son service militaire obligatoire de deux ans. Certains l’effectuent dès 18 ans, d’autres attendent la fin de leurs études. Farhad a 23 ans et commencera le sien le mois prochain. Il rêve de poursuivre ses études en Suède après son service et de lui aussi un jour prendre son sac à dos et partir découvrir le monde. Chose banale pour nombre d’Européens et autres occidentaux, mais tout le monde n’est pas aussi chanceux à la loterie génétique. Même quand Farhad obtiendra enfin son précieux passeport, voyager ne sera pas une mince affaire. Les visas sont difficiles à obtenir et le taux de change du Rial ne joue pas en sa faveur.

 

 

Je suis surpris d’apprendre que la langue parlée dans la région n’est pas le farsi mais l’azéri, langue proche du turc. L’Iran est un grand pays, d’une superficie trois fois supérieure à celle de la France, et d’une diversité linguistique et culturelle impressionnante. Tabriz, la première ville que je découvre en Iran est un véritable musée à ciel ouvert pour moi. Tous les kilomètres parcourus prennent leur signification : je suis pour de bon au Moyen-Orient. Rien que l’emploi de l’alphabet persan, proche de l’alphabet arabe, sur les panneaux et autres devantures de magasins donne à la ville un savoureux caractère exotique. Mais ça ne s’arrête évidemment pas là : les innombrables marchés, le bazar, ancien point central de la célèbre route de la soie, les marchands de tapis, d’épices, de fruits secs et de noix… La ville, dans sa banalité quotidienne aux yeux de ses habitants, m’offre un spectacle fascinant dont je ne lasse pas. J’ai l’occasion de visiter une mosquée chiite, branche de l’islam qui prédomine en Iran. Les ornementations extérieures m’envoûtent avec leurs teintes bleu turquoise. Je rencontre brièvement un mollah dans la mosquée ; d’apparence intimidante, il se révèle plutôt sympathique.

 

 

C’est aussi l’occasion de goûter à la nourriture locale. Le Kebab bien sûr, mais aussi Dizi, Ghormeh Sabzi et bien d’autres mets dont je ne peux me rappeler le nom ; et les Iraniens comme partout sont friands… de pâtes !, qu’ils cuisinent néanmoins à leur manière. En Iran plusieurs codes régissent la dégustation des repas. Tout d’abord, dans la plupart des familles on mange assis en tailleur sur le tapis. J’ai un peu de mal à m’y faire les premiers jours. Le léger mal de dos qui me gagne se fait cependant oublier rapidement grâce aux délicieux plats. Il ne faudrait pas tâcher le magnifique tapis persan brodé à la main – élément central de tout foyer iranien –  on le protège donc avec le sofreh, serviette en plastique dans laquelle sont conservés les restes de pain. Tout repas se termine naturellement par un verre de çay. Le thé, boisson nationale comme en Turquie, se boit ici quelque peu différemment. Chers amis britanniques, oubliez d’office d’y ajouter du lait, les Iraniens vous regarderaient avec effroi si vous en demandiez. Le sucre quant à lui ne se met pas dans directement dans le thé. On gobe un petit cube qu’on garde derrière les dents, puis on boit pendant qu’il fond dans la bouche.

Deux jours avec Farhad et Naser suffisent pour saisir l’importance du rire, son rôle d’exutoire. « Il y a tant de restrictions ici tu sais, le seul moyen de ne pas devenir fou c’est d’en rire ». Alors on rit. De tout, tout le temps. Et c’est contagieux.

 

 

On ne m’avait pas menti lorsqu’on m’avait parlé de la circulation chaotique iranienne. Dès lors qu’ils montent dans leur voiture, les Iraniens semblent oublier leur politesse et amabilité d’ordinaire si prononcées. Ils doublent, klaxonnent, changent de file sans prévenir, freinent, accélèrent sans relâche… Les motards n’ont pas entendu parler de l’utilité du casque et roulent volontiers à contre-sens ou sur le trottoir. Quand vient pour le piéton le moment de traverser la route je reste bouche-bée devant la sérénité avec laquelle il slalome entre les voitures, qui bien sûr ne daignent pas s’arrêter. On me dit que le pire est encore à venir, je n’ai pas été à Téhéran.

Marageh

Comme si Farhad ne s’était pas montré déjà assez hospitalier, il me propose d’aller rendre visite à sa famille qui habite à Marageh au sud de Tabriz. Après la collocation étudiante, l’occasion d’assister à la vie de famille ne se refuse pas. Le père de Farhad en déplacement à Tabriz nous amène à Marageh dans la soirée. La famille de Farhad m’accueille à bras ouverts. Nous n’avons pas de langue en commun mais le franc sourire de sa mère ne nécessite guère d’interprète. Ses deux sœurs se font une joie de pratiquer un peu leur anglais avec moi et me font part de leurs projets d’étudier à l’étranger.

 

 

Avant de venir en Iran j’avais eu plusieurs échos de l’hospitalité des Iraniens. C’est toujours autre chose d’en faire soi-même l’expérience. En seulement quatre jours je me suis vraiment attaché à ma première famille d’accueil ; je m’apprête à quitter Marageh avec un léger pincement au cœur. Le dernier soir je m’adonne à une séance de calligraphie sous les regards amusés de mes hôtes pour écrire sur un morceau de carton « Qazvin » en farsi, ma prochaine étape. Cinq paires d’yeux sont rivées sur moi, la pression est à son comble, et pourtant il semblerait que je ne m’en sorte pas si mal !

 

 

L’autostop en Iran se révèle d’une simplicité déconcertante. Je dispose maintenant d’une lettre expliquant mon voyage et le concept du stop rédigée en farsi par la mère de Farhad. Je peux donc faire comprendre sans problème ma démarche aux conducteurs. Armé de mon signe, j’arrête rapidement une première voiture. Elle m’amène jusqu’à l’autoroute principale qui traverse le pays d’est en ouest. De là je trouve une autre voiture qui va jusqu’à Téhéran et me dépose à Qazvin sur sa route.

Qazvin

Je rejoins mes nouveaux hôtes dans le centre-ville. Farid et Mohammad ont la petite vingtaine et arrivent tous deux à la fin de leurs études d’informatique. C’est la première fois qu’ils accueillent un étranger via Couchsurfing. D’emblée les questions fusent : « Que penses-tu du hijab ? Que disent les gens sur l’Iran en France ? Est-ce qu’ils pensent qu’on est des terroristes ? » Les Iraniens sont soucieux de leur image à l’étranger et semblent décupler leur hospitalité pour faire contrepoids avec le discours médiatique occidental qui manque souvent de nuance à l’égard de leur pays.

Farid et Mohammad illustrent les différents chemins que les jeunes peuvent emprunter face aux dilemmes présentés par la société iranienne. Farid a quasiment fini ses études et s’apprête donc naturellement à commencer son service militaire, à l’issu duquel il projette de se marier avec sa petite amie. Le mariage revêt ici une importance cruciale et symbolise le vrai passage à l’âge adulte, à l’indépendance du foyer parental. Nombre de jeunes Iraniens ne quittent en effet le domicile familial que lorsqu’ils se sont eux-mêmes mariés.

Aux antipodes de cette voie traditionnelle se trouvent les projets de Mohammad. Il parle couramment l’anglais et suit depuis peu des cours d’allemand. Il espère poursuivre ses études en Europe et si l’occasion se présente, échapper au service militaire. « Je n’en ai pas parlé à mes parents car ils seraient furieux, mais si j’obtiens une place pour mon Master en Allemagne et que j’arrive à trouver du travail par la suite là-bas, il est fort probable que je ne revienne pas en Iran. »

Qazvin semble beaucoup plus moderne et ordonnée que Tabriz. Le dépaysement est moindre, la ville ne me plaît pas autant. Je reprends la route vers Téhéran dès le lendemain matin. Une fois encore je trouve une voiture après seulement quelques minutes, ma lettre en farsi fait des merveilles ! Si mon chauffeur est aimable avec moi, sa personnalité ne m’est pas des plus sympathiques. Il me fait savoir avec fierté en levant le bras droit : « I love Hitler ! » Je me fais tout petit sur la banquette arrière et j’attends l’arrivée avec impatience. «Tehran terrafik kheli bade » (la circulation à Téhéran est très mauvaise) commente mon chauffeur  alors qu’on s’engouffre dans d’infâmes embouteillages aux abords de la capitale. Les automobilistes se plaignant du périphérique parisien feraient bien d’aller faire un tour à Téhéran, ils auraient matière à relativiser.

Téhéran

La capitale iranienne a connu une expansion démographique spectaculaire au cours du siècle passé. La ville ne comptait que 200.000 habitants en 1925 à l’aube du règne des Pahlavi. L’agglomération en compte aujourd’hui plus de 12 millions. Face à ce titanesque boom démographique, fruit de l’exode rural et d’un manque flagrant de planification familiale, les projets d’urbanisme réfléchis ont vite été abandonnés et Téhéran s’est vue grossir de manière sauvage.

 

 

Comme nombre de capitales de cette envergure, Téhéran est une ville de contrastes. On peut facilement s’en rendre compte en explorant les quartiers aux deux extrémités de la ligne de métro 1 qui traverse la ville du nord au sud. Les quartiers les plus pauvres et généralement plus traditionnels et religieux se trouvent au sud. Le nord de la ville, près des montagnes de l’Elbourz, abrite quant à lui les populations plus aisées : fonctionnaires, professions libérales, etc.

Je me rends chez Hesam, mon hôte pour les deux premières nuits à Téhéran. Hesam habite un appartement spacieux avec sa femme Sahar et leur fils de deux ans à Narmak, quartier à l’est de la ville. La jeune famille m’accueille chaleureusement. Hesam enseigne l’ingénierie environnementale à l’université. Sahar et lui sont tous deux anglophones, ont voyagé à plusieurs reprises et ont passé une partie de leurs études aux Etats-Unis et en Norvège. Hesam est un utilisateur régulier de Couchsurfing, aussi bien en tant qu’hôte que surfer. Un bon moyen de voyager à moindre frais me dit-il, mais surtout une opportunité de se plonger dans la culture d’un pays à travers le quotidien de ses habitants.

Je pars à la découverte de Téhéran le lendemain. Je suis sans cesse fasciné par les bazars iraniens. De prime abord, il semble y régner un chaos indescriptible. Des convoyeurs transportent leurs marchandises sur des chariots biscornus à travers les allées étroites en s’écriant « Yala, yala ! » (Laissez-passer !), la foule va bon train dans tous les sens, on y voit de toutes les couleurs… Et pourtant en y regardant de plus près, tout est méthodiquement organisé, du moins à la moyen-orientale. Une sorte de chaos harmonieux où rien n’est laissé au hasard, bien loin de la signification de désordre qu’on a donné au terme bazar en français. Chaque allée est spécialisée dans la vente d’un produit. On retrouve ainsi l’allée des épices, celle des fruits et légumes, un peu plus loin sont regroupés les vendeurs de tapis, regardez à droite et ce sont les stands de vêtements qui s’étendent à perte de vue.  Je n’ai rien de particulier à acheter mais je me laisse porter par le courant et me perds volontiers dans ce microcosme débordant de vie.

 

 

De retour chez Hesam, j’ai l’occasion d’essayer un setâr, instrument typique iranien à quatre cordes. On peut rapidement faire sonner quelques mélodies lorsqu’on sait jouer de la guitare. Je suis conquis ! Je décide d’en acheter un le lendemain. Dernière ballade avec Hesam et sa famille et il est déjà temps d’aller chez mon nouvel hôte.

Reza habite près de Tajrish dans le nord de la ville. Médecin récemment diplômé, polyglotte et très instruit, il illustre l’échelon supérieur de la société iranienne. Fils de chirurgiens renommés, il a fait ses études de médecine à l’étranger. Il s’apprête maintenant à émigrer au Danemark pour sa spécialisation. Je lui demande s’il a effectué son service militaire, il sourit et me dit qu’il existe « des moyens d’y échapper ». Il m’expliquera par la suite qu’il s’est fait exempter pour la coquette somme de 10.000€. Avec un salaire médian avoisinant les 300€ par mois en Iran, on comprend bien qu’il s’agit d’un luxe qui n’est pas à la portée de tous.

Nous faisons une petite randonnée l’après-midi suivant dans l’Elbourz au nord de la ville. Une fois arrivés en haut, la pollution est telle qu’on ne distingue que vaguement la capitale à travers un épais nuage grisâtre. Après quelques jours à Téhéran, je suis pris d’une douleur intense à la gorge, comme si je venais de fumer deux paquets de cigarettes d’affilée. Téhéran est une ville passionnante, mais je ne pourrais y vivre rien qu’à cause de la terrible qualité de l’air.

Suite à deux vaines tentatives d’envoyer mon setâr en France par la poste et par transporteur, je me résigne à reprendre la route vers Hamedan chargé de mes sacs et mes deux instruments. Il est déjà tard et la ligne de métro qui conduit à la périphérie ouest de Téhéran est bloquée aujourd’hui. Je perds donc encore plus de temps et il fait quasiment nuit quand je commence enfin à faire du stop. Heureusement la chance me rattrape et un conducteur que j’aborde au péage accepte de me prendre jusqu’à Hamedan. Un jeune homme à bord semble très enthousiaste à l’idée d’interagir avec un étranger. Cependant mon farsi est rudimentaire et lui ne parle pas anglais. Il semble pourtant persuadé que parler plus fort m’aidera à mieux comprendre sa langue. Il s’en donne donc à cœur joie et vocifère dans mon oreille gauche pendant la moitié du trajet, puis finit enfin par se lasser.

Hamedan

Iman, un ami rencontré à Tbilissi en Géorgie m’accueille dans sa famille pour quelques jours. Une fois de plus on fait preuve de la plus grande hospitalité à mon égard. Iman ne me laisse pas dépenser un Toman et sa mère nous cuisine des mets délicieux. Hamedan se trouve au sud-ouest de Téhéran à 1850m d’altitude et il y fait « kheli sarde » (très froid) comme disent les locaux. Il neige même un peu pendant la journée. Iman me fait découvrir ses endroits préférés et me présente à ses amis. C’est mon jour de chance on dirait, l’un d’eux travaille à Paris et s’y rend toutes les semaines. Il accepte de prendre mon nouvel instrument avec lui et le donnera à ma sœur là-bas. Ouf ! Ça commençait à faire beaucoup à transporter.

 

 

Je reprends le stop vers Kashan où mon prochain hôte m’attend. Ce n’est pas le trajet des plus évidents, il faut d’abord passer par Saveh puis Qom avant de pouvoir atteindre la ville. Une première voiture accepte de me prendre jusqu’à Saveh. Nous nous faisons arrêter pendant le trajet par des Sepah, groupe paramilitaire créé à la suite de la révolution de 1979. Ils fouillent mon sac et prennent mon passeport pendant que je dois attendre dans la voiture. Je n’en mène pas large en observant dans le rétroviseur ces sombres brutes armées jusqu’aux dents inspecter mon précieux passeport. Ils semblent presque déçus de ne pas trouver d’armes dans mon sac ou encore de tampon israélien dans mon passeport. Plus de peur que de mal, ils nous laissent repartir.

Près de Saveh, il fait quasiment nuit quand je me mets à la recherche d’un autre véhicule. J’aborde le chauffeur d’un camion arrêté sur le bord de la route qui semble ravi de pouvoir m’aider. Il me dit qu’il va à Ispahan, pas tout à fait la bonne direction donc, mais après une quinzaine de minutes il me fait comprendre qu’il va faire un détour pour me déposer à Kashan. Décidément, j’ai vraiment de la chance. Pas besoin de faire du stop dans la nuit noire ce soir.

Kashan

Nami m’héberge pour deux nuits dans son appartement près du bazar de Kashan. Son travail dans une usine de tapis lui prend le plus clair de son temps mais nous passons deux soirées ensemble. Nami me raconte qu’il y a encore un an il ne parlait pas un mot d’anglais et que son monde se limitait à sa famille, l’usine de tapis, et ses amis de Kashan. Encouragé par Ali, son voisin de palier et ami de longue date, lui-même fervent adepte du Couchsurfing, il s’est inscrit l’année dernière sur le site et a commencé à étudier l’anglais dans son temps libre. « J’ai vite réalisé quelle incroyable porte ouverte sur le monde le Couchsurfing représente. » Depuis Nami a hébergé une vingtaine de voyageurs d’une dizaine de pays différents et se débrouille honorablement en anglais. Il a aussi utilisé la plateforme en tant que « surfer » lors d’un récent voyage au Kenya. Nami se prépare désormais à quitter son emploi et aller explorer l’Asie, les visas sont plus simples à obtenir que pour l’Europe.

 

 

Kashan marque le début de ma traversée de l’Iran vers le sud. Ici déjà, le climat est plus doux qu’à Hamedan. Il fait bon pendant la journée mais dès que le soleil disparaît derrière l’horizon les températures retombent rapidement. La région de Kashan, c’est là que commencent les paysages désertiques symboles du pays. L’architecture évolue elle aussi, les bâtiments sont bas, de forme rectangulaire et de couleur claire comme le sable. Hormis les allées principales pour les voitures, les quartiers plus anciens ne se parcourent qu’à pied à travers de petites ruelles sinueuses où j’ai plaisir à flâner sans but précis. Dans ma vie de nomade c’est sûrement mon passe-temps favori : errer à travers ces villes toujours nouvelles sans suivre d’itinéraire.

Je reprends la route vers Abyaneh, petit village situé à mi-chemin avec Ispahan dans les montagnes. Le stop en Iran c’est simple comme bonjour, je ne me fais pas le moindre souci quand je commence à agiter la main sur le bord de la route (on ne montre pas son pouce ici, c’est considéré comme un geste obscène dans la culture persane). Sans surprise donc, une voiture ne tarde pas à s’arrêter. Son chauffeur : un Iranien branché, la petite quarantaine qui ne parle quasiment pas anglais. Le bon côté des choses, c’est que cela me pousse à m’améliorer en farsi rapidement. Quand on n’a pas le choix et que la communication est en jeu, l’apprentissage s’en voit décuplé. Par ailleurs il est surprenant de constater l’étendue des discussions qu’on peut avoir juste avec mes trente mots de farsi, les gestes, expressions faciales et langage corporel réunis. Après m’avoir décrit sa famille, mon conducteur me fait comprendre qu’il admire Macron et que lui aussi adore les « milfs » ; en Iran le président français est plus connu pour sa vie sentimentale que sa politique extérieure. On en vient ensuite à la politique iranienne : « Khamenei [guide suprême, personnage politique et religieux le plus important du pays] kheli bade » (très mauvais) « Iran no alcohol, no dancing, no nothing… » dit-il en fronçant les sourcils et levant les bras au ciel. J’acquiesce et l’invite gentiment à remettre les mains sur le volant, ça ne vaudrait pas le coup de finir dans le fossé. Il me montre sur son téléphone des vidéos de soirées illégales qu’il a organisées dans sa villa de Karaj où l’on aperçoit des bouteilles d’alcool et des jeunes femmes non voilées, le tout sur fond de techno orientale. Je lui demande s’il ne s’expose pas à des risques auprès de la Bassidj, la police religieuse. Arborant un léger sourire, il frotte son pouce contre son index et son majeur, symbole universel du cash. Le message est clair, les autorités locales ne sont pas trop difficiles à convaincre quand on a les bons arguments, tant pis pour la morale religieuse.

Abyaneh

Mon chauffeur, qui n’était pas du tout censé venir à Abyaneh m’y dépose après un détour de 50 kilomètres. Je me ballade pendant deux heures dans le village et les collines environnantes. Abyaneh est un petit village pittoresque aux petites maisons rougeâtres dont les habitants portent des vêtements traditionnels très colorés. Il ne semble plus si authentique qu’on souhaiterait laisser paraitre. Le péage à touriste à l’entrée annonce la couleur. Qu’importe, en s’enfonçant dans les petits chemins on peut rencontrer des locaux forts sympathiques.

 

 

Je reprends le stop vers Ispahan. Les voitures sont rares pour sortir du village, mais en général la première à passer s’arrête. J’atteins Natanz, ville de taille moyenne sur la route d’Ispahan avec trois véhicules. Une fille et sa mère m’interpellent pendant que j’essaie d’arrêter une voiture. Elles semblent inquiètes à l’idée que je fasse du stop et m’assurent de l’extrême dangerosité de mon mode de transport. Je leur explique que je n’en suis pas à ma première tentative, mais elles insistent et me mettent dans un taxi partagé conduit par un ami de leur famille, gratuit pour moi donc !

Ispahan

Un ami rencontré en Turquie m’a donné le contact d’une de ses connaissances active dans la communauté Couchsurfing qui habite à Ispahan et peut m’accueillir pour quelques jours dans sa famille. Azad, 30 ans, travaille sans relâche en tant qu’ingénieur. Dans son maigre temps libre il se passionne pour l’apprentissage des langues étrangères et espère un jour quitter l’Iran.

 

 

J’ai deux journées pour explorer la ville. Ispahan, la deuxième ville d’Iran, fut la capitale du pays pendant le règne des Safavides. Elle possède aujourd’hui encore nombre de magnifiques bâtiments de l’époque. La place Imam (appelée place du Shah jusqu’à la révolution) est gigantesque et d’une splendeur indéniable. Depuis mon arrivée en Iran, je n’ai croisé presque aucun touriste. Qui s’aventure à Tabriz, Marageh ou encore Hamedan au mois de novembre ? Ispahan par contre, c’est l’une des étapes phares de la classique route du sud au départ de Téhéran. Me voilà donc entouré d’Européennes retraitées portant maladroitement leur hijab temporaire et d’autres touristes asiatiques l’appareil photo plus long que leur bras autour du cou.

 

 

En Iran, il n’y a ni bars ni boîtes de nuits. Mais les jeunes Iraniens, comme les jeunes du monde entier, aiment faire la fête. Azad m’emmène un soir sous un pont de la ville où de jeunes gens se retrouvent pour chanter, danser, et s’amuser ensemble. Ces rassemblements sont interdits et se passent donc dans la clandestinité. Les autorités ne sont néanmoins plus aussi strictes qu’elles l’étaient il y a une ou deux décennies. A l’époque les fêtards risquaient de lourdes amendes voire la prison. Désormais la police arrive généralement après une heure ou deux et disperse simplement la foule.

Varzaneh

Trajet en stop sans encombre depuis Ispahan. Ali, mon hôte, m’accueille généreusement chez lui pour une nuit. La majorité des membres de Couchsurfing ont entre 20 et 35 ans, Ali lui approche la soixantaine mais se donne à cœur joie d’accueillir des jeunes voyageurs de passage. Il s’est récemment inscrit aux cours du soir d’anglais dispensés dans son village et pratique assidument dès qu’il a un peu de temps. En fin d’après-midi nous allons dans le désert à quelques kilomètres de chez lui pour siroter un thé bouilli sur le feu de camp et admirer le coucher de soleil derrière les dunes de sable. Les étoiles et le silence du désert offrent un peu de répit après la frénésie de Téhéran ou d’Ispahan.

Ali me dépose le lendemain matin à un bon endroit pour reprendre le stop. Une voiture jusqu’à Naien suivie d’un poids-lourd me suffisent à rallier la prochaine étape, Yazd.

 

 

Yazd

Yazd se trouve dans une région très aride à cheval entre deux déserts : Dasht-e Kavir au nord et Dasht-e Lut au sud. La ville est plus petite qu’Ispahan et ses étroites ruelles zigzagant entre bâtisses sableuses et orangées se laissent parcourir avec plaisir.

Babak m’héberge pour deux nuits. Architecte de 27 ans, il utilise beaucoup le Couchsurfing pour pratiquer l’anglais et interagir avec des étrangers. Nous assistons le soir à un entraînement de lutte traditionnelle iranienne. Les athlètes ne se battent pas lors de cette session mais s’adonnent à de nombreux exercices physiques, notamment à l’aide de larges massues en bois ornées des couleurs du drapeau iranien. L’entrainement est rythmé par un musicien qui chante et fait sonner des rythmes frénétiques sur son toumbac (percussion iranienne).

Babak m’explique qu’il a récemment été convoqué par la police au sujet du va et vient de ses nombreux invités étrangers. Les policiers lui ont demandé de s’enregistrer en tant qu’hôtel s’il souhaite continuer et doit en théorie transmettre une copie du passeport des étrangers à la police locale. Il ne semble pas trop s’en inquiéter et ne demande pas à voir le mien.

 

 

Le lendemain nous visitons un peu la ville mais c’est vendredi, le dimanche des pays musulmans ; tout est fermé. Pas de bazar aujourd’hui, nous allons donc faire un barbecue dans le désert avec un ami de Babak. Le Couchsurfing c’est génial, mais cela peut se révéler aussi quelque peu fatigant. Il faut être constamment actif socialement et il est rare d’avoir un moment pour soi. Après l’Iran je serai content de faire une petite pause.

Babak me dépose sur l’autoroute de Shiraz et c’est reparti. Je trouve sans problème une voiture qui m’emmène à Persépolis un peu avant Shiraz. J’en profite pour visiter le site archéologique puis trouve une dernière voiture qui m’emmène à Shiraz.

 

 

Shiraz

Kiana, une autre connaissance de mon ami rencontré en Turquie m’accueille dans sa famille pour quelques jours. Kiana n’est pas très active sur Couchsurfing mais héberge de temps à autre des voyageurs. Elle s’aimerait s’améliorer en anglais et rêve d’un jour émigrer à l’étranger, peut-être en Angleterre. Les parents de Kiana ne parlent pas anglais mais sont d’une amabilité à toute épreuve. Entre temps je me suis bien amélioré en farsi et nous pouvons communiquer un minimum.

Dès le premier soir nous rejoignons des amis de Kiana pour une petite fête. L’occasion de découvrir une des faces cachées de ce pays plein de surprises. Un de ses amis a hérité d’une grande maison dans la vieille ville de Shiraz. La demeure est en mauvais état et nécessite beaucoup de travaux, mais il projette de la transformer en auberge de jeunesse et centre culturel alternatif d’ici deux ans. En attendant ils l’utilisent pour faire la fête en cachette. Portes verrouillées, sono installée, les hijabs tombent, révélant de soyeuses chevelures qui ne demandent qu’à être regardées. Jeunes hommes et jeunes femmes dansent ensemble, loin des regards moralisateurs des religieux conservateurs. L’ambiance est à la fête, tout le monde semble épris d’un besoin profond de se défouler. Une des convives sort fièrement une bouteille de vin fait-maison de la poche intérieure de sa veste. Un petit plaisir occasionnel qui pourrait lui valoir un séjour en prison. On savoure alors davantage chaque gorgée et on fait passer la bouteille à son voisin. Après quelques heures la musique s’arrête, la réalité rattrape les âmes insouciantes, les hijabs reprennent du service et tout le monde file dans la nuit comme si de rien n’était.

Il fait bon vivre à Shiraz et la ville a beaucoup à offrir. Plusieurs personnes m’ont recommandé d’aller visiter la mosquée Nasir-al-Molk, célèbre pour les rayons de soleil du matin qui traversent ses vitraux colorés. Je me lève de bonne heure pour ne pas les rater. La mosquée est magnifique et victime de son succès. Des hordes de touristes assoiffés de selfies la sillonnent sans relâche. Je ne m’attarde guère et me dirige vers de petites ruelles où personne ne risque de cogner son ignoble selfie stick dans ma nuque. La splendeur architecturale n’est certes pas au rendez-vous, mais c’est là qu’on fait les plus belles rencontres, brèves et authentiques. Marchand de fruits et légumes ambulant qui vous offre une délicieuse grenade ; vendeur de beignets frits et de fallafels avec qui vous tentez de discuter dans un mélange improvisé d’anglais et de farsi, où chacun semble préférer utiliser la langue de son interlocuteur plutôt que la sienne, peu importe si on n’en connaît qu’une poignée de mots. L’échange ce n’est pas seulement la transmission de messages porteurs de sens. Le principal réside souvent dans la tentative, une franche poignée de main ou encore un sourire.

 

 

Bandar-Abbas

J’atteins Bandar-Abbas sur la côte du Golfe Persique avec une dernière voiture. En cinq mois voilà près de 10.000 kilomètres de parcourus depuis Nantes à travers dix pays grâce à 102 généreux conducteurs. Malheureusement la route vers l’est depuis l’Iran est semée d’embûches. Une traversée du Pakistan ou de l’Afghanistan ne me dit rien qui vaille, je prendrai donc le bateau dans quelques jours pour les Emirats Arabes Unis d’où je m’envolerai pour l’Inde.

Nilophar et sa cousine m’hébergent pour la nuit à Bandar-Abbas. Sur la quinzaine d’hôtes qui m’ont accueilli pendant un mois, presque tous étaient des hommes. Je suis curieux de discuter avec une femme active sur Couchsurfing pour entendre sa vision des choses. Nilophar parle très bien anglais et songe à quitter l’Iran pour commencer une nouvelle vie en Europe. Athée mais souvent forcée de prétendre être musulmane, elle rêve d’une terre séculière où elle pourra être elle-même.

Golfe Persique

Il me reste quelques jours pour explorer les îles du Golfe Persique avant d’aller à Dubaï. La traversée vers Qeshm est assez courte, moins d’une heure que je passe bercé par Pink Floyd à rêvasser et regarder les vagues s’abattre sur les vitres du bateau.

 

 

Omid et son colocataire Tami m’hébergent pour mes trois dernières nuits en Iran. Il utilise Couchsurfing régulièrement depuis un an environ et parle anglais avec un fort accent américain. « Trop de films et de séries » plaisante-t-il. Omid et Tami sont très occupés pendant la journée, je pars donc à la découverte de l’île en stop. Le sud de l’Iran se distingue culturellement du reste du pays. La région de Bandar-Abbas possède son propre dialecte et une importante minorité sunnite. Le tchador que les femmes portent est ici très coloré. Certaines portent aussi une sorte de masque qui laisse seulement entrevoir les yeux et me rappelle les masques vénitiens. Proximité du littoral oblige, on y mange beaucoup de poisson.

Le soir même nous allons faire un feu de camp dans des dunes de sables près de la ville avec des amis d’Omid et Tami. Ces derniers ont grand soif et apportent une bouteille de whisky du marché noir. On peut tout trouver en Iran, suffit de savoir où chercher.

 

 

Le lendemain matin, petite gueule de bois, j’ai perdu l’habitude de l’alcool. Nous passons la soirée chez les amis de la veille. Au menu : Gormeh Sabzi, un de mes plats iraniens préférés pour ma dernière soirée en Iran. Avec James et Rebecca, deux autre couchsurfers arrivés aujourd’hui chez Omid, nous décidons d’aller explorer l’île d’Hormuz de lendemain. Le ferry part à 7 heures, la nuit va être courte. On se réveille à temps, brefs au revoirs avec Omid et Tami, et c’est parti. La petite île d’Hormuz est très différente de Qeshm. Beaucoup plus naturelle, pas de grands centre commerciaux imitant Dubaï ici. Le meilleur moyen de se déplacer est de louer un tricycle motorisé. Les paysages sont très abrupts, les couleurs vives ; je me crois à nouveau dans le nord-est de l’Islande. James et Rebecca repartent vers Qeshm et je mets les voiles vers Bandar-Abbas. Ce soir je prends le bateau pour Sharjah aux Emirats Arabes Unis et demain soir je serai déjà en Inde.

Voilà un mois intense qui s’achève. Quels enseignements tirer des 3000 kilomètres de stop parcourus depuis la frontière arménienne et du temps passé avec mes treize hôtes? Le pays est sûr, l’hostilité anti-occidentale absente. Au contraire, les Iraniens font preuve d’une hospitalité sans faille, sûrement la plus prononcée dont j’ai pu faire l’expérience durant mes voyages. L’Iran, ce pays aux nombreux visages, s’est révélé fascinant à maints égards et bien plus complexe que nos préjugés d’Occidentaux laissent parfois croire. S’il est vrai que le Couchsurfing donne accès à un échantillon de la population qui n’est pas nécessairement représentatif de son ensemble, les membres étant pour la plupart jeunes, anglophones, éduqués et libéraux, il a néanmoins le mérite de souligner la pluralité d’une société en pleine mutation.

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